Le Devoir.com 

Sylvain Cormier
Édition du lundi 27 mars 2006

«Que fais-tu là, Petula?», demandait la chanson en 1965, histoire d'un fantôme anglais, Mortimer Peabody, reprochant d'abord à Petula Clark d'avoir embrassé la France, puis succombant lui-même aux charmes des belles revenantes des Folies-Bergère. La chanson est devenue le symbole de la carrière que mène en anglais et en français la chanteuse depuis le début des années 60 (et son mariage avec le producteur français Claude Wolff).

Son spectacle de samedi soir au Théâtre Maisonneuve de la PdA reflétait parfaitement cette double vie, comme à chaque passage au Québec, là où elle retrouve côte-à-côte le public franco de ses années yéyé (ceux qui font «aaaah !» quand elle amorce Coeur blessé) et le public anglo sa période Swinging London (ceux qui se demandent quelle drôle de chanson est La Gadoue de Serge Gainsbourg et attendent les succès mondiaux écrits pour elle par Tony Hatch, de My Love à Don't Sleep in the Subway).

Évidemment, ces deux publics finissent par n'en faire qu'un, celui de la Petula Clark épatante, pétillante et pétulante de ces deux grosses heures d'extraordinaire showmanship (showwomanship ?). À 73 ans, dont 64 sur les planches -- Petula, «The Forces Girl», chantait pour les troupes dans Londres bombardée ! --, la petite fille devenue grande dame applique mieux que quiconque aujourd'hui les règles du music-hall à la britannique. Art qu'on pourrait résumer en deux mots : professionnalisme et naturel. Entendez : le savoir-faire sans qu'il y paraisse. Petula sait toucher (en évoquant tendrement «sa» chanson de Brel, Un enfant, cadeau du grand Jacques à la naissance de sa fille Catherine), raconter une anecdote («I got to dance with Fred Astaire... I was terrified !»), faire rire («There is no silicone in this act !», clame-t-elle, en remontant son bustier), se dépêtrer sans mal des hics d'une soirée (un monsieur chantant trop fort dans le micro devient running gag) et, surtout, elle sait donner le meilleur d'un répertoire presque trop riche.


Quand on a 43 titres au programme, il faut savoir les agencer. Moi qui abhorre les pots-pourris, je les trouvais samedi justifiés et savamment liés (surtout celui des années yéyé, de Prends mon coeur à l'irrésistible Chariot). De fait, tout avait sa digne place. L'hommage à Gainsbourg, le bouquet d'extraits de comédies musicales (l'émouvante Tell Me It's Not True de Blood Brothers, l'impressionnante With One Look de Sunset Boulevard), les chansons inédites (dont l'excellente S.O.S. Mozart de Delanoé-Bécaud), la pop à gogo des sixties (Sign of the Times, Colour My World), les titres de gloire (C'est ma chanson, Downtown), le déroulement était enchantement, et les interprétations constamment relevées (avec des trésors de petits trucs pour éviter les notes désormais inaccessibles). Je vous le donne en mille : nous sommes tous sortis comblés. En scandant le refrain de Personne ne veut mourir... jusque dans les toilettes. Hantés par Mortimer Peabody, il va sans dire.

Collaborateur du Devoir