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Culture et Spectacles / ARTICLE
VARIÉTÉS A l'occasion de la sortie de sa compilation «Kaléidoscope», une rencontre avec la créatrice de «Downtown»
Petula Clark, chanteuse
française



Bertrand Dicale
[21 avril 2003]


«C'est en France que j'ai grandi», dit Petula Clark. Ici, on se souvient de La Gadoue, de Ya Ya Twist, de Que fais-tu là Petula ?, d'une blonde Anglaise à l'accent charmant qui jouait les écervelées sur les ondes françaises, il y a plus de quarante ans. On ne s'était jamais vraiment demandé d'où elle venait et puis, au bout d'une douzaine d'années, elle avait quitté le paysage français. De loin en loin, on entendait dire qu'elle était glorieuse, l à-bas en Amérique. Aujourd'hui, elle contemple ce temps-là sans nostalgie : «C'était une époque très stimulante, formidable, mais très difficile.»


Petula Clark a enregistré trois nouvelles chansons en français, dont un hommage à Serge Gainsbourg.
(DR.)
 

C'était presque par hasard qu'elle avait débarqué en France, en 1957. Très vite, elle avait connu la gloire : Histoire d'un amour en décembre dans les premières places des hit- parades, Allo mon coeur en juillet 1958, Java pour Petula en janvier 1959. Des disques enregistrés presque phonétiquement, mais avec régularité, avec discipline : «un mot que l'on n'emploie plus beaucoup maintenant ; Star Academy ne donne pas l'idée que le show-business est une vie disciplinée. On parle de gloire, d'argent, de glamour, de sexe, mais on ne parle pas beaucoup de travail et de courage – ça, ce n'est pas sexy. Mais en fait, il faut beaucoup de courage.» Le travail, le courage, elle avait appris très tôt, en chantant pour les soldats anglais pendant la Seconde Guerre mondiale – plus de deux cents shows avant son neuvième anniversaire. Dans l'Angleterre stoïque devant les bombardements et le sacrifice de ses fils sur tous les fronts, elle était devenue une sorte de Shirley Temple britannique, petite actrice et chanteuse à la voix d'ange et à l'abondante présence sur les écrans de cinéma (Medal For The General, I Know Where I'm Going !, London Town, The Romantic Age, les comédies familiales de la série des Huggetts), à la radio et dans les premières années de la télévision. «On m'a gardée enfant très longtemps parce que c'était plus utile financièrement pour les studios. On a caché ma poitrine, j'avais des couettes, des chaussettes, ce n'était pas facile à l'adolescence – c'est le moment où l'on a vraiment besoin de faire des bêtises.»

En devenant chanteuse française, elle échappe à sa destinée d'éternelle enfant anglaise. «C'était formidable de vivre dans un autre pays, une autre culture, une autre langue, et surtout dans un pays où on ne savait rien de mon enfance. Mais il y a eu un moment dans les années 60 où c'était un peu embrouillé : j'étais une star dans les pays francophones, j'enregistrais aussi en italien et en allemand – et ça faisait des tubes –, j'avais deux enfants, et puis Downtown est arrivé, qui a été un tube énorme aux Etats-Unis.» Quand cette chanson sort, fin 1964, Petula Clark change de destin : jusque-là vedette de rang honorable dans quelques pays européens, elle est un des grands noms de l'époque dans le monde entier. Et, peu à peu, elle va devenir un double personnage : une artiste de music-hall anglo-saxon au répertoire grave, romantique, volontiers proche du lyrisme de Broadway ; et chez nous la «pétulante Petula», joyeuse, superficielle, vaguement exotique parce qu'anglaise, dont Gainsbourg maltraite avec délectation le palais d'anglaise («Nous pataugeons dans la gadoue/Vivons un peu sous le ciel gris-bleu/D'amour et d'eau de pluie»).

Mais, en France, on ne l'aime que française. Et les Etats-Unis deviennent de plus en plus pressants. «C'est un pays tellement vaste, et une façon de penser, de travailler tellement différente... Cela devenait impossible de bien faire les deux et j'ai trop de respect pour le métier pour le faire à moitié en France.» Ce sera sa troisième vie, artiste américaine vivant à Genève, où ses enfants vont à l'école en français. «C'était un tel déchirement de les quitter que je restais jusqu'au dernier moment avec eux. Alors, j'arrivais aux Etats-Unis sans avoir de temps pour répéter. Je faisais le Ceasar's Palace de Las Vegas sans répétitions !»

Les comédies musicales (Evita, Sunset Boulevard, Blood Brothers, View From The Top), les films musicaux (La Vallée du bonheur de Coppola, Goodbye Mr Chips), de prestigieux shows télévisés (avec ce fameux duo avec Harry Belafonte, qui déchaîna les passions racistes parce qu'ils s'étaient touché le bras en chantant), des galas de luxe : depuis la fin des années 60, Petula Clark est surtout américaine.

Depuis peu, elle a recommencé à penser à sa chère vieille France dont elle n'a jamais oublié la langue (elle a épousé Claude Wolff, qui était son attaché de presse chez Vogue au début de sa carrière). A l'occasion de la sortie d'une nouvelle compilation, Kaléidoscope (deux CD chez Sanctuary-BMG), elle a enregistré trois nouvelles chansons en français, dont un hommage à un de ses légendaires auteurs français (La Chanson de Gainsbourg) et une méditation post- 11-septembre (Recommencer à zéro)... «On m'a souvent demandé de chanter en France. Mais je ne voulais pas revenir avec des vieilles chansons. Ce n'est pas beaucoup, trois nouvelles chansons. Mais le public a changé, aussi. Longtemps, il ne m'aurait pas été possible ici de chanter en anglais. Aujourd'hui, c'est possible.» Alors, Petula Clark sur scène à Paris ? «On en parle...»